Discriminations : quand des lycéens de la Courneuve rendent la justice

Par Louise Couvelaire

Une vingtaine d’élèves de première de Seine-Saint-Denis ont imaginé des simulacres de procès, dans le cadre de la semaine d’éducation et d’actions contre le racisme et l’antisémitisme.

Six procès. Six condamnations. Le patron d’une entreprise de télécom condamné à un an de prison ferme et 30 000 euros d’amende pour discrimination raciale ; une directrice d’agence immobilière condamnée à un an de prison avec sursis et 6 000 euros de dommages et intérêts pour discrimination en raison de l’orientation sexuelle ; un patron de supermarché condamné à trois ans de prison dont deux avec sursis et 7 000 euros d’amende pour propos antisémites…

C’est à la Courneuve (Seine-Saint-Denis), dans l’auditorium du lycée professionnel Jacques- Brel, que ces peines ont été prononcées, jeudi 25 mars, lors d’une série de simulacres de procès pour discriminations imaginés et écrits par une vingtaine d’élèves de classe de première sciences et technologies du management et de la gestion (STMG). Une initiative qui s’inscrit dans le cadre de la semaine d’éducation et d’actions contre le racisme et l’antisémitisme, qui a lieu du 21 au 28 mars. « Dans la réalité, la justice n’est pas à fond sur ces sujets, estime Daouda, 15 ans. On veut montrer que c’est possible de traduire en justice les auteurs, et possible de les faire condamner. »

Daouda se projette déjà, avec une pointe d’appréhension : pour son premier entretien d’embauche, comment se coiffera-t-elle ? « Est-ce qu’il faudra que je détache mes cheveux, que je me fasse des nattes, que je les lisse ? », s’interroge-t-elle. La jeune fille, qui joue le rôle de l’avocate de la partie civile dans le procès pour discrimination raciale, passe la main sur ses tresses en évoquant cette étrange obsession pour sa chevelure afro, que beaucoup s’autorisent à toucher sans demander sa permission. « Mes cheveux semblent être un vrai sujet pour certaines personnes, alors forcément, je finis par me demander ce qu’il faudra que je fasse avec dans le cadre du travail », poursuit-elle.

« Difficile de l’accepter »

Si certains des élèves affirment ne jamais avoir été victimes de racisme ou de discriminations, ils appréhendent l’avenir et, pour certains, la « sortie du quartier », un univers rassurant au sein duquel personne – ou presque – ne les juge en fonction de la couleur de leur peau, assurent-ils. Il y a bien la voisine de Leogane, 18 ans, qui se bouche le nez ostensiblement dès qu’elle croise sa mère. Et puis il y a eu cette fois où quelqu’un a dit à Daouda qu’elle était « trop claire pour une noire ». « Moi, on m’a dit que j’étais trop belle pour une noire », renchérit Hawa, 16 ans, qui officie en tant que juge. « Moi, on m’a traité de sale terroriste », raconte Rojin, 17 ans, d’origine kurde, dans le rôle de la procureure dans le procès pour discrimination en raison de l’orientation sexuelle. La jeune fille a eu du mal à se voir en victime de racisme, elle a d’abord cru à de la méchanceté gratuite. « C’est difficile de l’accepter, on ne comprend pas tout de suite », dit-elle.

Les six procès se déroulent dans le cadre de l’entreprise. Un choix en « lien direct avec leur éducation en lycée pro qui les prépare au monde de l’entreprise », explique l’écrivain Mabrouck Rachedi, qui a accompagné les élèves dans l’écriture des procès. « Cet exercice nous apprend à nous défendre », avance Azdine, 16 ans. Construire un argumentaire, se former au contradictoire, maîtriser l’art de convaincre, se sensibiliser à tous les moyens de preuve (lettres, courriels, publications sur les réseaux sociaux, témoignages…), c’est ce que Me Dalila Ahmedi et Inès Zaoui, professeure d’économie et gestion à l’origine de cette initiative avec l’association Remem’Beur, veulent apporter aux élèves. « Au final, et c’est leur décision, ils ont fait condamner tous les auteurs », remarque Me Ahmedi, qui souligne le peu de procès en discriminations dans la réalité.

« Il y a peu de procès car il y a peu de saisines, regrette Sophie Elizéon, déléguée interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), qui soutient cette initiative. Dans ces affaires, c’est souvent parole contre parole, mais même s’il est rare que cela aboutisse, il est toujours utile de montrer la réalité des faits. »
Il est souvent difficile de faire le pas. Pour preuve, la « pudeur » dont ont fait preuve les élèves dans l’écriture des procès. S’ils évoquent des « propos racistes » ou « antisémites », jamais ils ne les reproduisent en mots. « Ils ont eu beaucoup de mal à verbaliser certains propos, a noté leur professeure, Inès Zaoui. Pour eux, c’est trop offensant, et ils ne veulent pas offenser leurs camarades. »

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Nos destins animés : LES ZARBIS

Inspiré des Shadoks, « Les Zarbis » traite des discriminations liées au territoire et interroge le regard social sur les habitants des quartiers populaires. Nos destins animés ce sont 6 films animés de 2 à 3 minutes sur la plateforme www.onselaraconte.fr. Ils abordent chacun un type de discrimination, avec des univers graphiques et des champs sémantiques différents faisant écho à la culture populaire