Comment parler de racisme, de discriminations ou de harcèlement à des enfants de primaire sans tomber dans le discours moralisateur ? Depuis plus de dix ans, le graphiste et médiateur culturel Ali Guessoum travaille sur ces questions à travers des expositions, des films et des projets d’éducation populaire portés par son association Remem’beur.
Mais au fil des rencontres avec des enseignants du primaire, un constat s’est imposé : pour les plus jeunes, il fallait inventer un autre langage. Plus direct, plus interactif, plus ludique.
De cette réflexion est né Diskri’Minis, un jeu de société coopératif destiné aux enfants de 6 à 12 ans. Sur un grand plateau en forme de huit (symbole de l’infini), les joueurs avancent à travers quiz, mises en situation et défis collectifs. Au programme : l’origine des mots, les circulations culinaires, les droits fondamentaux ou encore l’analyse des préjugés. Le tout avec un objectif simple : apprendre à vivre ensemble.
Rencontre avec son initiateur Ali Guessoum :
LCDL : Comment vous est venue l’idée de créer ce jeu ?
Ali Guessoum : Il y a trois ou quatre ans, j’étais convaincu qu’il fallait inventer un jeu. Des enseignants du primaire connaissaient mon travail graphique et les projets que je mène autour de l’histoire de l’immigration. Ils me disaient : « Viens dans les écoles. »
Mais je leur répondais qu’on ne pouvait pas intervenir auprès d’enfants comme on le fait avec des adultes. Arriver avec une exposition, c’est trop frontal, trop “intello”. Les enfants ont besoin de manipuler, d’expérimenter. Il fallait un support ludique.
J’ai donc réuni des enseignants pour réfléchir avec eux. Je voulais me nourrir de leur vécu : comment ils gèrent les questions de racisme, de préjugés, de harcèlement dans leurs classes. Beaucoup se sentent démunis.
À la fin de l’année 2023, on avait déjà un cahier des charges très précis : un jeu de société accompagné d’un kit pédagogique et d’un livret pour les enseignants, qui aborde aussi les fake news ou les mécanismes de la rumeur.
En 2024, j’ai contacté Karine Minidré, qui conçoit des jeux et travaille dans l’animation à Saint-Nazaire. On est restés deux heures et demie au téléphone la première fois. On parlait exactement le même langage. Elle a apporté toute la réflexion sur la mécanique du jeu.
Concrètement, comment fonctionne Diskri’Minis ?
Le jeu se déploie sur un grand plateau très épais, en forme de huit, comme le symbole de l’infini. Chaque joueur incarne un personnage, un avatar.
Dès le départ, on introduit l’idée de coopération. L’équipe qui commence est celle dont les joueurs ont le plus « de frères et sœurs ». Ça oblige déjà à discuter et à formuler une réponse collective.
Les équipes tombent ensuite sur différentes cases. Sur la case quiz, par exemple, on lance un dé à trois faces : culture, cuisine ou loi. Chaque thème contient une quinzaine de questions.
En culture, on peut demander : à quoi correspondent Hanouka, l’Aïd ou Thanksgiving ? Quelle fête célèbre la naissance de Jésus ? C’est intéressant parce que certains enfants disent : « Moi je ne sais pas, je suis musulman. » Et inversement, certains élèves plutôt de confession catholique ne connaissent pas la fête qui marque la fin du ramadan.
Dans la partie cuisine, on joue aussi avec les idées reçues : d’où viennent la tomate, l’oignon, les feuilles de vigne… Les réponses racontent des histoires de circulation des cultures.


