La narration du vécu comme reconquête contre les discriminations par Ahmed Boubeker

S’il y a aujourd’hui un enjeu majeur de lutte contre les discriminations, c’est celui d’une reconquête de leur propre récit par les principaux concernés, une reconquête de leurs moyens d’expression et de narration. Et qui sont-ils ces concernés au premier chef ? Ce sont bien entendu les « discriminé(e)s eux-mêmes, les oublié(e)s de l’histoire, les « sans voix » ou plutôt ceux et celles dont la parole est toujours raptée par un antiracisme chagrin qui prétend se faire la « voix des sans voix ». Le sens profond de l’expérience vécue des discriminations est ainsi escamoté, détourné, et au final ignoré. Dès lors, l’enjeu pour les oublié(e)s de l’histoire, c’est la prise de parole : redevenir acteur et auteur de leur histoire, pouvoir dire ou écrire leur point de vue sur leur propre expérience.
Que dire de la rhétorique publique autour des discriminations ? Si le verbe était pierre, le béton coulé entre les murs de toutes les banlieues françaises ne pèserait guère face au poids des coulées verbales qui ordonnent les présupposés et les mots d’ordres officiels sur nos cités périphériques. L’immigration est prise au piège des mots et la banlieue des mots d’ordres politiques ne correspond pas aux banlieues indigènes. Les mots non seulement ne sont pas des coquilles vides, mais ils peuvent être des faits : ils guérissent comme ils blessent, envoûtent, exorcisent, tuent parfois. Avec l’immigration, ils prennent la dimension de geôles sémantiques : ils étiquettent, stigmatisent, enferment dans des catégories a priori se réclamant de l’universel abstrait d’une raison républicaine. L’immigration est donc prise au piège des mots et ce piège est la matrice même des discriminations. Ce qui importe à travers ces discriminations, ce sont les effets concrets et sociaux du racisme qu’on peut voir comme une pathologie sociale et une dérive des institutions de la cohésion nationale. Là où la reconnaissance construit le cercle vertueux de la réciprocité dans l’épaisseur des sociétés, la discrimination s’établit dans un cercle vicieux de la réification, du mépris social, du déni et du refus de voir ou de reconnaître. Et si la justice qui tend à l’égalité suppose une reconnaissance préalable de la dignité et du droit d’avoir des droits, en revanche la discrimination relève d’une situation d’exclusion de l’espace politique commun.
 Une exclusion du discours !
C’est précisément ce qui fait que le défaut de reconnaissance renvoie à un déficit symbolique : contre ce vide sur lequel repose nos constructions publiques, seul le monde vécu peut être un garde-fou. Ce n’est qu’en s’appuyant sur ce vécu qui narre l’expérience des discriminé(e)s qu’on peut s’ouvrir à des horizons d’attente, en explorant les conditions d’une expérience possible contre les modalités de son assujettissement par des clichés publics. Aussi la prise de parole doit-elle établir un rapport à la légitimité, à ce parcours de la reconnaissance que Paul Ricœur voyait dans l’activité narrative pour ramener à la position de sujet du discours. Nous avons dit que l’immigration était prise au piège des mots, mais l’expérience de ses héritiers peut échapper à toute détermination du discours lorsqu’elle parvient à se porter dans le langage. C’est là que s’affirme une résistance de pratiques symboliques mobilisées par des groupes dominés contre l’omnipotence des maîtres du verbe. Pour survivre au divorce entre les mots et les choses, pour échapper à la contamination des étiquettes du langage, les poètes verlaniens des cités d’exil répondent par la magie du secret à l’obscénité du stéréotype. Au-delà des formules sclérosées, l’enjeu est de retrouver une voix étouffée par le vacarme des autres. Manières de dire qui renvoient à des explorations langagières, à des créations verbales au nom de la possibilité de choisir, de répondre de ses convictions, de construire et évaluer sa propre identité narrative en oubliant le stigmate et la langue trop bien pendue d’autrui. Il s’agit toujours d’ouvrir l’espace au sein du mot. Ouvrir les mots pour aller au-delà des mots et triompher de la sédimentation du langage. Triompher de l’homonymie sur son propre terrain. Triompher du stéréotype. Creuser dans la langue une langue étrangère pour susciter une figure seconde des mots déjà parlés. Des mots secrets derrière les mots, indicibles codes d’une communauté d’interprétation.

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