Lancement de la plateforme onselaraconte.fr à Pantin

Le 27 novembre a eu lieu le lancement du webdocumentaire “On se la raconte” à la péniche Metaxu (Pantin), fruit d’un long travail mené par l’association Remembeur. À cette occasion Ali Guessoum, concepteur du projet “On se la raconte”, et l’historienne Naïma Yahi ont reçu le socio-démographe Patrick Simon pour débattre des questions de discriminations avec un public qui n’a pas manqué d’humour. Compte-rendu.

Ali Guessoum et Naima Yahi ont reçu le socio-démographe Patrick Simon.

 

Le téléphone arabe : un dispositif antiraciste et innovant

Au départ, Ali Guessoum imagine une cabine téléphonique itinérante pour réinventer à sa manière le célèbre téléphone arabe comme « un espace de dialogue et de parole libre ». Finalement, l’association Bus Le Caravansérail à Aubervilliers met à disposition son « bus magique » avec sa salle de cinéma et son dispositif sonore. Mais avec la vague d’attentats de 2015, le dispositif n’est pas prêt d’occuper l’espace public.

Et puis un jour le bus a démarré, direction Nanterre, la Place de la République à Paris, Montpellier, Toulouse … Et le public a découvert un parcours taillé sur mesure pour lui, avec l’exposition d’affiches « Attention travail d’arabe ! », et puis dans le bus, la projection de films d’animation et tout eu fond du bus, une sorte de confessionnal. Des fauteuils, une caméra, et une invitation à témoigner sur ce parcours taillé sur mesure…  L’enjeu d’une telle installation, c’est de rendre la parole à ceux à qui elle a été confisquée : les discriminés, comme l’explique Ali Guessoum dans une récente interview :

« Il est essentiel de se réapproprier sa propre histoire, d’en maitriser le récit, avant de passer le relais aux véritables experts que sont les citoyens concernés par le racisme, et la discrimination. Cette expertise vaut d’être mise en valeur et en partage pour que cette parole libérée circule et diffuse les bonnes ondes du “téléphone arabe” à l’heure où celles nauséabondes d’une extrême droite décomplexée monopolisent les chaines d’information et autre sphères fâcheuses et fachos. »

Après cette expérience vivante, Ali Guessoum a eu envie d’en prolonger les effets. Il s’est donc mis à l’écriture d’un webdocumentaire, avec l’écrivain Mabrouck Rachedi, pour restituer les témoignages capturés. Et puis la plateforme numérique Onselaraconte.fr est née, qui propose des ressources pédagogiques pour la lutte contre les discriminations : un webdocumentaire, des films d’animations, des témoignages d’experts et de citoyens…

 

Français de quelle origine ?

Ce soir-là, sur la péniche Metaxu, on diffuse plusieurs extraits du film. Il y en a un qui retient particulièrement l’attention du public :

« – Vous êtes née en France ?

– Non non non, je suis de la Guadeloupe.

– Mais vous êtes française?

– Euh… Entre guillemets je dirais, parce qu’on n’est pas vraiment considérés comme français… Sur le papier, on est français. Mais en considération, ici, non non, on n’est pas considérés comme français. Moi c’est comme ça que je le ressens. »

Onselaraconte.fr, c’est un outil qui se mobilise dans une variété de configurations, dont Patrick Simon reconnaît la grande utilité : « Je porte un regard de chercheur sur ces problématiques de discrimination liées aux origines et sur leurs politiques publiques. J’ai participé au projet en analysant les témoignages du bus. Ces témoignages vivants font absolument écho à nos propres travaux qui sont pourtant des enquêtes avec chiffres. Mais ici, les éléments racontent exactement la même chose. Ce que dit cette femme guadeloupéenne par exemple : les noirs en France ne sont pas vus comme des Français, selon les enquêtes. » 

Et puis il y a cet homme, dans le public, qui témoigne.  À la question « Vous êtes français, mais de quelle origine ? », il répond qu’il est français depuis 200 ans. Depuis 1930 précisément, « depuis que la France a colonisé l’Algérie ». Pour Patrick Simon, cette question, elle dérange selon qui nous la pose. Une femme explique à contrario que ses origines ne sont pas gênantes, que cette question est une invitation au partage et au dialogue… Pour Naïma Yahi, cette question dévoile des discriminations liées a des supposées origines territoriales, à l’image de ce que vit cette jeune femme noire dans le film, à qui l’on demande toujours d’où elle vient « avant Suresnes » : « avoir des origines, c’est ne pas être complètement français. » Pour Patrick Simon, ces extraits témoignent du hiatus qu’il y a entre la définition juridique et la représentation populaire de « ce que c’est d’être un Français » : « Comment saisir ce décalage ? Dans un contexte de discriminations, les identités sont polémiques. Il y a des difficultés à en parler, de peur de heurter les gens. C’est pareil dans la recherche. Avec nos enquêtes, on nous dit qu’on va renforcer un truc négatif de la société. D’où l’invisibilisation de la question. »

Et puis petit à petit, le débat prend forme dans le public. Il y a ceux qui comme Azzedine réagissent à l’extrait de « Nos mères, no cry », un des documents disponibles sur la plateforme onselaraconte.fr et qui donne la  parole aux femmes des quartiers : « Il n’y a plus de travail de transmission de la mémoire des quartiers populaires. Ce qui est grave aujourd’hui, c’est qu’il n’y a plus d’adultes auprès des jeunes, ils se retrouvent seuls, avec une image péjorative des grands parents. » Et puis il y a cette jeune femme qui demande si communautarisme = gens pauvres ?  On lui répond dans le public que dans les quartiers, il n’y a qu’un communautarisme politique, celui des bailleurs sociaux. Il s’agit alors de catégories sociales : dans telle cité, des barres entières sont habitées par des Maliens, on les appelle « le petit Bamako » : « si les Maliens sont tous entre eux, c’est parce qu’ils sont tous pauvres ».

Patrick Simon fait le même constat d’une « ségrégation socio-spatiale, tandis que l’entre-soi bourgeois ne pas compte : tout cela est à géométrie variable. » Il y a des communautarismes qui passent bien, comme le parti politique Chasse, pêche, nature et tradition : « L’islam en revanche est contraire à la politique ». Pour Patrick Simon, en France, les associations montent des campagnes main dans la main avec les élus contre les discriminations faites aux femmes ou aux personnes en situation de handicap, ou encore contre l’homophobie… Et tout cela se fait avec les concernés. Mais pour lutter contre le racisme, il y a des ONG antiracistes généraliste qui parlent à la place des racisés, des concernés. Dans ces cas-là on a un représentant de la société face au racisme. » « Le MRAP, la LICRA, SOS… ce sont des associations subventionnées qui n’ont jamais considéré le racisme comme un truc grave, mais plutôt comme un truc supportable parce qu’après tout, y en a qui réussissent ! », commente un homme dans le public, avant de poursuivre : « Si l’on investissait les mêmes moyens pour lutter contre le racisme que pour la sécurité routière, il n’y aurait plus de racisme. Il y a des centaines de formules pour désigner le même « quartier », aujourd’hui populaire, autrefois défavorisé et toujours pauvre, un quartier dit « sensible » mais jamais traité dans la sensibilité… Le communautarisme, c’est une injonction à l’intégration. Mais comment faire pour s’intégrer ? Il y a un manuel ? »

Deux créations d’Ali Guessoum : le t-shirt SuperMusulman, et l’affiche Attention Travail d’Arabe

 

Super Musulman, Dieu est une femme noire : des slogans prophétiques

Ce soir-là, Ali Guessoum porte le t-shirt phare de sa collection, estampillé SuperMusulman pour parodier le célèbre logo SuperMan. L’humour, c’est son mode opératoire. C’est dans cet esprit qu’il a travaillé sur le film avec Mabrouck Rachedi : « On est partis de réalités factuelles et chiffrées pour arriver à une écriture parodique qui joue avec les poncifs et les clichés stigmatisants. » C’était l’objectif pour créer lefilmd’animation Les Zarbis, qui aborde la question des inégalité de traitement liées au statut social, au territoire, à l’origine ou à la couleur de peau. Il s’agit d’éviter l’angle victimaire ou énervé, au profit du second degré, dans « un questionnement décalé car la question plus sérieuse vient ensuite. »

Le concepteur de onselaraconte.fr reconnaît néanmoins que le deuxième degré peut être dangereux avec certains publics. Lors de son exposition Attention Travail d’Arabe, il a été traité de raciste. Des réactions vives qui ouvrent le débat car l’expression « travail d’Arabe » qualifie à l’origine du « bon travail », puis avec l’essor de l’empire colonial, la formule a pris une connotation négative. Il s’agit donc pour lui de se réapproprier une forme d’histoire : une narration, une vérité historique. D’ailleurs ce soir un homme dans le public avoue être choqué par l’expression « téléphone arabe » qu’il trouve dégradante.

Pour Ali Guessoum, l’humour est avant tout thérapeutique : « c’est un titre provocateur qui a le mérite d’inverser la douleur pour la transformer en poil à gratter. Le jour de la commission à la région, le projet a été refusé car je l’ai appelé « téléphone arabe ». Ça heurte surtout la gauche. Moi, je me contente de remettre les choses à l’endroit, de raconter des histoires à notre sauce en puisant dans les objets du patrimoine que je réécris. » Une démarche entre provocation et liberté qui ne perd pas de vue l’essentiel : renouveler les narratives contemporaines sur l’immigration et son patrimoine.


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